Charlieu (Loire)

Charlieu, petite cité installée dans une large plaine où coule le fleuve Loire, à l’héritage moyenâgeux. Bourg enfanté au IXe siècle par l’abbaye bénédictine rattachée à Cluny.

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Son abbaye, son narthex et son portail nord, son sarcophage datant du IIe ou du IIIe siècle. Sa tour Philippe-Auguste, ses maisons en pierre ou à pans de bois. Les blasons de son circuit touristique, notamment celui apposé au rez-de-chaussée d’une maison à colombages, angle des rues Général-de-Gaulle et Farinet. Qui proclame « Qu’un Charlieu, qu’un soleil ».

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Des trésors qui suscitent l’envie d’en savoir plus, tout autant que d’autres joyaux parsemés dans la ville : les baies géminées de la belle bâtisse à l’angle des rues Jean Morel et Grenette, les poivrières et les gargouilles de la maison dite des Anglais, le visage gravé au-dessus d’une des fenêtres de l’hôtel d’Armagnac…

Charlieu me rappelle, d’une certaine façon, la Plaine des Cafres, à La Réunion. Le brouillard, quelques similitudes de température parfois, l’humidité et, surtout, l’élevage bovin créent un pont aérien entre la cité charliendine et le bourg rural du sud de La Réunion. Sauf que la Plaine des Cafres ne se niche pas dans une plaine mais constitue un plateau lui-même situé entre Piton des Neiges et Piton de la Fournaise.

Contrairement à Charlieu, plat pays de la race charolaise, à La Plaine des Cafres l’altitude prend les gens des pieds à la tête. À partir du 17e kilomètre, il suffit d’imaginer une route de temps en temps embrumée, de remplacer les cocotiers par de verts pâturages autorisant la production de viande et de lait et l’on s’y transporte. Et si le cœur en dit au visiteur, il peut observer ces paysages composés de prairies pâturées (allaitants) et de prairies fauchées (laitiers et allaitants). Plus de 4 100 hectares de prairies, propriétés d’exploitants ou domaine forestier. Importance variable des troupeaux (d’une dizaine à 90 vaches) et de la race de ces dames ruminantes. Ce sont pour une grande part des Holsteins, ce qui n’exclut pas des Brunes des Alpes et quelques Montbéliardes. Heureuses élues sélectionnées pour leur morphologie et leur capacité à s’adapter aux conditions locales. Ces braves bêtes donnent en moyenne 6 200 litres de lait par lactation avec un pic de productivité en octobre-novembre, en pleine saison sèche, à un moment où la qualité de l’herbe n’est pourtant pas maximale.

Le Pont de pierre

Solide et beau, reposant sur cinq arches en demi-cercle, monument historique depuis 1934, d’une soixantaine de mètres de longueur, le Pont de pierre permettait de franchir le Sornin, une rivière d’un débit régulier.

Qu’il vienne de Saint-Denis-de-Cabanes, de Chauffailles ou d’Hilaire-sous-Charlieu, l’automobiliste accède à Charlieu par le Pont de pierre. Sauf si, empruntant la route du Beaujolais, il décide d’entrer dans la ville par le nord.

 

 

De fin novembre à mi-décembre 2011, le Pont Pont de pierre a fait peau neuve. D’abord, on a démoli l’élargissement amont de la chaussée. Avant, l’ouvrage supportait deux tabliers accolés, l’un en partie aval, l’autre en amont, ce dernier ajouté en 1861 en vue d’élargir l’ensemble. On a aussi consolidé l’une des piles et, surtout, on a pris soin de remplacer, de façon quasi complète, le parement.

La prescription émise par le Service régional d’archéologie de Rhône-Alpes ne stipulait pas de fouilles préventives. L’objectif était de restituer l’historique du pont. Une étude archéologique s’étendant sur deux périodes, du 21 août au 30 août 2011 puis du 27 novembre au 10 décembre 2011.

Le Pont de pierre est fait de calcaire, celui que l’on trouve dans de nombreuses carrières à Saint-Denis-de-Cabanes et à Maizilly, pas loin de Charlieu. Le calcaire – ou les pierres déjà taillées – a peut-être été transporté, autrefois, sur le Sornin. On trouve d’anciennes cartes postales en noir et blanc montrant des barges sur la rivière.

Le Pont de pierre de Charlieu, c’est aussi un ensemble de signes lapidaires :

Communément appelés « marque de tâcheron », l’étude de ces signes lapidaires se nomme la glyptographie. Une typologie a été constituée par Jean-Louis Van Belle du Centre International de Recherches Glyptographiques en Belgique. De formes diverses, on peut noter au moins trois groupes de signes présents sur le Pont de Pierre de Charlieu. Les formes géométriques, représentés par treize signes différents, les traits, représentés par douze signes différents et les idéogrammes, représentés par neuf signes différents. Ces signes lapidaires sont situés essentiellement sur l’intrados* des pierres constituant la voûte de l’arche A1, sur les voussoirs formant les bandeaux des arches A1 et A2 en face amont et aval, et sur la façade amont de l’arche A5. Au total, 86 signes lapidaires ont été relevés sur l’ouvrage représentés par 51 % d’idéogrammes, 35 % de formes géométriques et 12 % de traits. Tous ces signes ont généralement une fonction double. Soit identitaires, signe d’authentification du tailleur de pierre ou de l’atelier de taille pour être rémunéré au nombre de pierres qu’il aura taillées ; soit utilitaires qui permet le placement des pierres dans l’ouvrage.

Dans le cas présent, c’est plutôt la fonction identitaire qui domine.

Source : Marc Guyon, « Le Pont de Pierre de Charlieu (Loire). Archéologie d’un ouvrage d’art : construction et évolution architecturale », Revue archéologique du Centre de la France [En ligne], Tome 53 | 2014, mis en ligne le 15 avril 2015, consulté le 24 juillet 2015. URL : http://racf.revues.org/2138

Se donne ainsi à lire une mystique attirante. Celle de tailleurs de pierres ayant choisi de faire corps avec le pont, de manière mi-publique, mi-secrète. Un message adressé à la postérité, sans doute par un maître et ses compagnons.

Nous, que tu ne connais pas, nous avons participé à la construction de ce pont. Nous y avons gravé des signes, certains facilement visibles, d’autres pas. Si tu les as trouvés, alors tu peux entendre nos voix. Souviens-toi de nous, toi qui foules ce tablier. Arrête-toi un instant et imagine-nous, la massette dans une main, le ciseau dans l’autre. Mais pas ici, pas les pieds dans l’eau. Ce n’est pas ici que nous avons taillé les pierres qui, assemblées, forment le pont sur lequel tu marches. Vois-tu, avant de venir s’associer jusqu’à former un pont, ces pierres ont fait un petit voyage. Elles et nous, nous venons des carrières d’alentour. Elles sont arrivées ici transportées sur des barges. Nous y étions nous aussi, debout, surveillant que tout se passe bien et, surtout, organisant leur déchargement à l’arrivée. Nous savions que les pierres marquées de signes sur leur intrados allaient former la première arche. Nous avions suivi les instructions du maître de carrière : ne pas mélanger les pierres servant aux voûtes et celles destinées à constituer un avant-bec, distinguer les pierres de chaque voûte. Il nous a donc été aisé de réaliser nos petites gravures là où nous le voulions.

Au moment du débarquement, nous avons mis à part nos pierres gravées. Ce sont nos préférées, comprends-tu. Peut-être que ces signes cachés, que tu auras peut-être un peu de mal à trouver, t’intrigueront. Peut-être seras-tu contrarié, parce qu’il te faudra faire des efforts pour arriver jusqu’à eux. Nous parlons, bien sûr, de ceux que nous avons fait exprès de cacher sous une voûte. Mais, même si nous avons eu à cœur de les dissimuler, nous les avons sculptés autant pour toi que pour nous, ces signes. C’est un pont entre toi et nous. Pour un peu que tu veuilles bien chercher un peu… Tu ressentiras alors, probablement, la fierté de notre œuvre et de nos vies. Tu palperas notre humilité et tu comprendras sans doute que la beauté nous a guidés, attirés vers elle. Nous avons répondu à son appel avec cœur, donnant le meilleur de nous-mêmes. Parfaire sa vie à travers chaque geste destiné à tailler la pierre de manière belle, cela peut paraître dérisoire. Mais construire en élevant notre âme, c’est tout à la fois notre métier et notre vie. Chacune de ces pierres n’est rien. Mais chacune d’elle parle de nous et de notre art. De notre désir de tous chaque heure, de chaque jour, de répondre à un idéal d’infime beauté. C’est notre façon à nous d’être hommes et nous espérons que, qui que tu sois, quelle que soit l’époque où tu vis, nos marques dans la pierre atteindront ton cœur. Nous avons façonné la pierre pour notre vie à nous et pour la tienne. Pour que ce qui nous exalte dépasse les âges et diffuse dans tes veines l’amour de l’élévation.

Tu l’as bien remarqué, les traces que tu vois, les gravures d’outils, eh bien elles sont un peu différentes les unes des autres. Plus ou moins épaisses. Nous les avons réalisées une fois la taille terminée, mais avant le voyage sur barge. Nous passions ainsi de la poussière de la carrière à la fraîcheur de l’eau de la rivière. Comme une purification, si tu veux. Puisses-tu ainsi, dans ta vie à toi, t’empoussiérer et te clarifier.

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