Extrait

Chapitre 1

Je doute qu’il y ait beaucoup de personnes, parmi toutes celles en cette heure cloîtrées dans la gare Saint-Lazare, à faire ce que je fais, c’est-à-dire me lancer dans la relecture inespérée d’un classique.

L’idée m’en est venue d’une façon tout à fait triviale. Sortant des toilettes, je me suis lavé et séché les mains tout en m’intéressant aux petites portions de mur sur lesquelles je distinguais des inscriptions. Rapprochant résolument mes bésicles des bandes étroites de béton, j’ai découvert, entre les miroirs, au-dessus des robinets et des distributeurs de savon, des extraits de Balzac et Zola. Au Bonheur des dames et Le diable à Paris me faisaient un clin d’œil dans ce lieu d’aisance. Alors, je le confesse, une émotion simple s’est subitement glissée dans ma demi-journée parisienne. Si quelqu’un avait jugé profitable de faire ainsi entrer deux tels grands hommes dans les sanitaires de Saint-Lazare, alors je pouvais faire un effort et reprendre le chemin des belles-lettres.

Cela fait longtemps que je n’ai accordé de l’intérêt aux grands textes. D’où mon courage à relire une œuvre qui m’avait arraché bien des soupirs, à l’adolescence. À l’époque, Le Grand Meaulnes avait en effet très vite épuisé ma patience, par ce que j’avais considéré comme un penchant déplorable pour l’incompréhensibilité. La mièvrerie, passe encore. Mais la volonté obstinée d’embêter le monde à travers une histoire qu’on semble faire exprès de ne pas rendre attirante, cela était réellement inexcusable… C’est pourtant sur la belle couverture à dominante verte de ce roman que s’est porté mon choix, tout à l’heure, lorsque je suis entrée dans le Relay. Je me suis dit : tiens, on dirait de l’impressionnisme… Les vélos en moins, évidemment. Quoique…

Seulement, bien entendu, commencer le roman d’Alain-Fournier ne signifie pas le finir immédiatement. Et si le grand Augustin se prépare à basculer dans un rêve sans fond ni fin, je suis, moi, bien ancrée dans ma réalité de voyageuse en attente. Car c’est bien ici que commence mon voyage, à travers les yeux que je pose sur tous ces passants et venants réunis par je ne sais quelle puissance tutélaire, hic et nunc, sur cette fabuleuse scène qu’est un hall de gare.

À bien y penser, et attendre un TGV laisse toujours à méditer, une gare est tout à la fois un condensé d’universalité et un télescopage de vies. Une gare, c’est affaire de destins : le train qu’on rate, celui qu’on n’aurait pas dû prendre. Ce sont ces au-revoir qu’on aurait dû soigner davantage. Cette valise qui, ce siège que…

Dans une gare se déplace un million de décisions, d’espoirs, de pas trop assurés. Se forment des rides qui s’ajoutent à celles déjà anciennes. Une gare convoque l’amour, la joie, la peur, l’envie, la colère.

Un afflux de vie, tout simplement.

Dans une gare, il n’y a pas de place pour le rêve, même un jour de grands départs comme aujourd’hui, au début des vacances de Toussaint. Car une gare mise sur le triomphe de l’organisation, sur le plaisir planifié et heureusement. Ou alors, elle livre un rêve sage, épargné sou après sou.

Les portières de la voiture qu’on claque, après avoir rempli le coffre, voici la facilité du rêve. L’avion qui se reconnaît à la ceinture qu’on boucle, à cette salive qu’on avale avec application au moment du décollage en espérant que cela va déboucher nos oreilles… voilà l’audace du désir. Mais si la voiture fait prendre son destin en mains, l’avion, lui, fait reposer le rêve sur une confiance aveugle. Quiconque a pris la peine de regarder cette lourde machine quitter le sol et s’envoler le sait. L’avion ou l’inconscience devenant foi.

Alors, oui, nos bonnes vieilles gares sont sagesse. Le train qui part, surtout s’il démarre à l’heure, fait éprouver du soulagement : l’imagination tranquille qui rentre dans le rang. Même si le trajet s’annonce long comme un sandwich impossible à manger et aussi peu tentant que le purgatoire. Train, rail, routine, ronron, raison gardée.

Sauf que, parfois, le train nous fait changer de voie.

C’est ce que je me dis, c’est ce que je vis, assise dans ce TGV et rejointe par une grand-mère et ses petits-enfants. Le grand-père a aidé à monter et ranger les valises ; la séparation, bien que sobre, dure quelque peu, les bisous appuyés annonçant un éloignement certain. « À demain » pour la vieille dame, « à bientôt » pour les enfants. Finalement, le calme revient. Aux voix plus discrètes, on comprend, l’intrusion maintenant terminée, que le trio commence à s’approprier l’espace avec ingéniosité. La grand-mère, élégante mais simple, blonde, les cheveux courts impeccablement entretenus. Respectueuses rides et sourire éclatant. 75 ans, tout au plus. Plus de la première jeunesse mais bien loin de la sénilité. De cet âge où l’on dialogue avec un enfant en ne doutant pas d’être compris. Un commerce, au sens classique du terme, fait de confiance dans la génération qui précède et celle qui suit. C’est ce qui résulte de l’union entre intellect et tendresse. La petite, elle, jean et ballerines rouges, un fin serre-tête empêchant les boucles brunes de s’aventurer au niveau des yeux. Le garçonnet se faisant volontiers oublier, plus jeune.

Voiture 8, sièges 83, 84 et 85. Mamie et petite-fille s’apprêtent à y vivre quelque chose. Je ne suis donc pas surprise de voir la jeune Manon initier son aïeule (il me semble avoir entendu le vieux monsieur l’appeler Monique) au jeu du baccalauréat. Explication un peu rapide des règles, peut-être même un brin confuse mais qu’importe : la vieille dame, tout en disposant d’une notice verbale et incomplète, accepte volontiers de se lancer dans l’arène. J’ai fermé les yeux mais je m’immisce mentalement dans la partie. M’amusant de leur difficulté à trouver un animal commençant par H. Pourtant, entre l’imposant Hippopotame et le frêle Hippocampe, la marge de perdition me paraît mince. Et le Hibou, alors ?

– On abandonne, Mamie ?

– Non, non, on cherche ! Pour les prénoms, c’est plus facile, il y a « Henri ». Mais pour l’animal, là, je peine…

Pendant ce temps, la petite a filé et décrète bientôt :

– J’ai fini, Mamie. Tu dois lâcher ton stylo !

– Ah bon, c’est obligé ?

– Oui, c’est la règle. Ça s’arrête quand un des joueurs a rempli sa ligne. Après, on reprend. À toi, maintenant, fais « A »…

Monique, pas fâchée pour un sou que cette règle ne lui ait pas été apprise plus tôt, s’exécute. Non pas le « Aaahh » de chez le dentiste, évidemment, mais bien ce début de jeu où le cœur palpite un peu car on se demande à quelle lettre le « Stop » de l’adversaire va vous interrompre et si ce sera facile ou pas de se dépatouiller avec ce que le sort aura choisi. Justement, après un détour par le N où Manon a osé faire de la Normandie un pays, c’est au tour de la lettre S de tester la réactivité des participantes.

Quelques secondes plus tard :

– Dis, Manon, c’est où encore, Sébastopol ? Tu te souviens ? Et Sao Paulo ?

Finalement, c’est la catégorie « fruit ou légume » qui handicape le plus la vieille dame. Elle ne pense ni à la Mûre ni à la Myrtille. Pas non plus au Navet. Le Laurier, elle hésite à le classer là où il faut.

– On en met dans les sauces mais ce n’est pas un légume, quand même…

Déjà qu’elle a commis un petit impair :

– Homard.

– C’est quoi, ça existe ?

– Oui, c’est un poisson.

La catégorie « animal » se montre également retorse. La Marmotte, le Mulot et le Merle ne daignent pas se présenter. Je le précise toutefois sans malice, ayant moi-même séché sur le fruit ou le légume dont la première lettre est V.

– Tu as Internet là, Louis ? Tu peux me chercher un animal qui commence par M ?

Le petit grand ne répond pas, complètement absorbé par sa DS. S’il se connectait quelques minutes, il tirerait sans nul doute sa grand-mère d’un mauvais pas. Mais l’enfant reste absent et les questions de l’aïeule tombent dans le vide sans que cela ne gêne personne, même pas la vieille dame. Comme si elle était habituée à laisser ses idées mener leur propre vie, choisir elles-mêmes s’il faut continuer à exister, insister un peu quand même, ou bien au contraire se perdre dans le silence et l’inexistant.

Curieuse, cette façon de ne pas tenir à sa parole alors qu’on vient tout juste de l’énoncer.

Le tout est ponctué de rires auxquels je mêle de temps en temps le mien.

Quelques lettres plus loin cependant, la fatigue se fait sentir et, après avoir nourri ses petits, la grand-mère met fin au jeu en annonçant qu’elle va s’offrir une courte sieste.

– Tu me réveilles dans quinze minutes, Manon. Je compte sur toi. Et, bien entendu, vous ne bougez pas de là. Je somnole mais je vous ai à l’œil.

– Ne t’en fais pas, Mamie, j’ai ma montre. À tout à l’heure, dans quinze minutes. Fais de beaux rêves…

Le rire de Monique s’éteint dans un souffle.

– Oh, tu sais, à mon âge, les beaux rêves, ce n’est plus indispensable…

J’ignore si je dois m’amuser, intérieurement, de ce propos ou au contraire m’en offusquer. En réalité, si la phrase de Monique me rassure, dans la conscience du moment présent, elle fait aussi entrer en mon for intérieur quelque chose qui a le goût de l’amertume. Une utopie que j’ai côtoyée quelques petites mois auparavant et qui revient maintenant hanter mon esprit, faisant de Manon et de son frère les réminiscences involontaires de deux petits êtres autrefois chéris.

Chapitre 2

Il n’avait pas été nécessaire de leur suggérer, à eux, de faire de beaux rêves. C’était, hélas, leur spécialité. Et si l’histoire avait continué, je serais peut-être tentée, en ce moment même, de les écouter encore. Et, pourquoi pas, de renoncer au frou-frou des billets de banque et au cliquetis des pièces de monnaie. Je serais en train de commettre la même bêtise qu’en juillet 2011 – il y a de cela un peu plus d’un an – lorsque, justement, je les ai crus. Lorsque Samuel, mon employeur n°1, m’a dit :

– Nounou, nous allons passer quelques jours sur les îles Kerguelen. Ce sera bientôt, sans doute pour l’anniversaire de mon épouse. Nous vous donnerons bien entendu toutes les informations utiles, mais sachez d’ores et déjà que nous allons partir. Il faudra vous tenir prête, n’est-ce pas ?

D’abord, elle s’est figurée que le ciel allait lui tomber sur la tête, Nounou. Mais le ciel s’est bien tenu. Alors, elle s’est préparée et elle a été fin prête. Sauf que les îles Kerguelen sont devenues l’île de Noirmoutier, plusieurs mois avant l’anniversaire de Myriam, son épouse, donc, et mon employeur n°2.

Les Kerguelen, en réalité, ils n’y ont jamais accosté.

Enfin, pas encore.

Alors, je suis restée, au risque de passer d’une chimère à une autre. Après Kerguelen, qu’auraient-ils pu inventer ? Allez, soyons fous, prêtons-leur quelques idées : vivre uniquement du troc, à la campagne, en bannissant l’euro ; acheter une île en famille…

Même si le mot TAAF (Terres australes et antarctiques françaises) a d’abord intrigué mes sens, j’ai réussi à l’adopter, leur projet Kerguelen. Pleine et entière adhésion. Projection dans ces îles fantastiques situées à 3400 kilomètres au sud de l’île de La Réunion et accessibles après plusieurs jours passés en mer. Le bout du monde, pour de vrai.

Je m’y voyais déjà, quittant le port de la Pointe-des-Galets, à l’ouest de La Réunion, à bord du Marion Dufresne II (départ à 17 heures), m’installant – avec les enfants, sans doute – dans une cabine double. Nous devions, tenez-vous bien, participer à l’une des rotations annuelles de 2012. Plus précisément, celle prévue entre le 14 mars et le 12 avril. Soit huit mois après l’annonce faite par Samuel.

De manière générale, il faut attendre assez longtemps pour pouvoir faire partie des passagers touristes du Marion Dufresne. Mais il arrive que des désistements de dernière minute ou presque libèrent des places. Une opportunité que Samuel sut saisir. Mal de mer, nous voilà !

Au cours de ces mois d’attente, j’avais lu et encore lu, voulant parfois aller plus vite que ne le permettait l’ordre des mots. Je désirais avidement savoir pour imaginer ardemment. Cérémonial tellement attendu et apprivoisé que, lorsque vient enfin le moment où il s’accomplit, l’émerveillement ne peut se dire. La lecture de nombreux récits de voyage me faisait ainsi soupirer après l’heure à laquelle je verrais, j’entendrais, je sentirais l’hélicoptère rejoindre le Marion Dufresne, lors d’une station au large. Les passagers embarquent, le matériel est chargé. L’hélicoptère, lui, se pose, cerise délicatement placée sur un gâteau qui n’attend plus qu’elle.

Gros mais agile insecte.

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