Les pierres du Roannais

Dans le jardin du Musée Hospitalier de Charlieu, une sculpture est posée à même le sol.

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Elle tient au visiteur ce langage.

Regarde, vois et touche. Scène ou vision du monde ? Voici ma pierre vivante qui te parle, à toi que je ne connais pas et qui me découvres de manière presque furtive. Que dirais-tu, à la fois pour commencer et terminer ? Tu dirais sans doute que chacun de ces objets, pris séparément, représente ma ville, bien sûr, mais que tous ces symboles réunis tiennent un langage. Tes yeux avertis et amoureux repèrent mon Pont de Pierre : il campe au milieu de ma gravure, et je l’ai prolongé à sa gauche par la tour Philippe-Auguste et à sa droite par l’abbaye. Lève un peu les yeux maintenant et découvre, dans la partie supérieure de ma gravure, le bout d’une branche. Plus que la fleur et le fruit, les feuilles surtout en imposent, elles sont d’aussi grande taille que la tour et l’abbaye, semblant descendre du ciel et reposer sur mon pont. Abaisse un peu ton regard à présent : aux pieds du pont, sous ses deux premières arches précisément, j’ai déposé deux tas de pierre, comme s’il me paraissait évident qu’il faudrait un jour ou l’autre réparer le pont. L’accompli n’est pas de ce monde. Du bout de tes doigts, touche aussi, à l’arrière-plan de l’abbaye et de la tour, à gauche et à droite du pont donc, des façades de maison à peine visibles mais reconnaissables par leur encorbellement. Pour cela, j’ai inséré des morceaux de bois dans ma pierre.

J’ai travaillé pour toi. Peut-être que je te trouble un peu. Cela est normal : il te faut tout en même temps voir mon œuvre, la démonter et la reconstituer. Comme un décor dont on ne saurait pas s’il est éternel ou aléatoire….

En haut à gauche de la sculpture, un rectangle de bois laissant voir deux blasons. Et puis, à droite des feuilles, un visage sculpté dans la pierre.

En bas, à droite, ce qui peut passer pour une simple présentation sous forme de carte géographique est bien plus que cela. Bien sûr, le département de la Loire est cartographié, de Saint-Denis-de-Cabanne à Renaison, d’Ambierle à Saint-Jean Saint-Maurice. Et puis Charlieu, Saint-Nizier-sous-Charlieu, Roanne, Saint-Alban, Saint-Haon-le-Châtel, mais aussi Le Coteau, Villerest, Pradines et Saint-Étienne. Et la Loire coule. On a ajouté Vichy, traversé par l’Allier, à gauche. On est allé jusqu’à Digoin, en Saône-et-Loire.

Plus qu’une simple présentation sous forme de carte géographique la plaque de métal vissée en bas à droite de la sculpture se veut cartel. Et correspond, dans un axe diagonal, au rectangle de bois dans lequel ont été incrustés les deux blasons. Et, sur ce cartel, les auteurs ont inscrit leurs noms.

Atelier de sculpture

Gilbert OVTCHARENKO

ROANNE

Exécutée par Chantal VILLECHAISE

Maurice VADAINE

Joce BUISSON

L’une des personnes ayant sculpté la pierre, Chantal Villechaise, possède un blog sur lequel elle présente ses propres contributions à la réalisation collective. Notamment l’Agneau pascal, gardien à jamais figé dans le tympan de l’abbaye. Et puis le bombyx, symbole du tissage de la soie.

En 2000, Gilbert Ovtcharenko, sculpteur à Roanne (Loire), a acheté les quatre-cents tonnes de pierre de l’ancienne prison de Roanne.

La prison a été établie en tant que telle, à la fin du XVIIIe siècle, dans un couvent d’Ursulines. Plus tard, on construisit un nouvel édifice carcéral plus imposant. Des murs d’un mètre d’épaisseur.

À la suite de réclamations et d’une inspection décidée par le Conseil général de la Loire, la prison a été déclarée indigne. La fermeture définitive de l’établissement a été décidée en 1989. Désaffectée l’année suivante, la prison a cédé la place à un parking en janvier 2001.

Lorsque vous entrez dans le grand atelier de Gilbert Ovtcharenko, il laisse la porte ouverte pour aérer. Pendant que vos yeux errent, essayant d’embrasser l’ensemble de ce qu’ils voient, le sculpteur descend quelques marches pour aller ouvrir une fenêtre, au fond. Vous le suivez et vous vous retournez. Plus tard, une fois parti, vous réunirez tant bien que mal ce que votre mémoire aura conservé. Lui, d’abord. La soixantaine élégante, le crâne dégarni, des lunettes rondes à monture jaune et un collier autour du cou. L’atelier, ensuite. Un premier espace, celui de l’entrée. C’est la partie que, dans votre remémoration, vous visualisez le moins. Des chapeaux peut-être, sur des étagères. Ensuite, droit devant, après les trois ou quatre marches, la partie bois. Des chapeaux, sûr, de nombreux outils rangés le long d’une grande fenêtre. Quelques-uns accrochés au mur. À droite, ce qui vous intéresse le plus : la partie pierre. On y parvient en descendant les marches, comme pour aller vers le bois, et on tourne à droite. Lorsqu’il pleut, des teintes un peu sombres émergent des statues blanches posées ici et là. Un Capharnaüm de beauté. Une poussière de pierre qui imprègne même le press-book qu’il déniche quelque part, avant de vous conduire dans une pièce attenante où vous pouvez lire plusieurs articles de presse.

Venu voir un sculpteur, vous trouvez un graveur de pierre et de bois mais aussi un conteur d’histoires.

Je cherchais une pierre pour une commande que j’avais reçue, dit-il. Une sculpture sur une tombe. Je voulais la réaliser dans ce qu’on appelle à tort la pierre de Charlieu. Vous savez, cette pierre jaune qui vient en réalité de Saint-Denis-de-Cabanne. Elle est d’un jaune assez pâle, par rapport par exemple à celle qui a servi à construire l’église Saint-Étienne.

De la voix et du geste, l’homme fait naître une image et des couleurs. Bien sûr que vous connaissez la pierre dont parle Gilbert Ovtcharenko. À Charlieu, justement, sa couleur chaude est partout.

Un jour, par hasard, j’ai vu un gars, une entreprise qui s’apprêtait à évacuer un gros tas de pierres. Je me suis approché, je lui ai demandé ce qu’il allait faire. Il devait débarrasser ce qui restait de l’ancienne prison, c’est tout. Alors, comme ça, sans savoir où je trouverais l’argent, car c’était une belle somme, j’ai décidé d’acheter les quatre cents tonnes. On a topé et l’affaire a été conclue.

Un coup de dés, du panache et la recette a fonctionné. Il fallait être fou pour acheter, en 2002, quatre-cents tonnes de pierre d’une prison recouverte par l’indifférence. L’établissement avait fermé en 1989 et toute l’humanité qui y avait vécu fut rayée de la carte. Il fallait être né sous une étoile, bonne ou mauvaise, pour passer dans cette rue-là à l’instant même où les sédiments allaient être embarqués.

Après l’achat, ce fut le ballet des camions de vingt tonnes, entre Roanne et Coutouvre. Le sculpteur possédait là un terrain où il stocka le chargement.

Vint ensuite l’heure de la création. Quinze femmes et hommes inscrits au cours de sculpture et qui, patiemment, durant un an et demi à deux ans, taillèrent et ciselèrent de leurs mains sept haut-reliefs représentant la ville ou le village d’où ils étaient originaires. Toutes les sculptures avaient les mêmes dimensions et les mêmes signes distinctifs : le blason creusé dans le bois en haut à gauche ; un cartel fait de métal et vissé en bas à droite de la sculpture. Quinze sculpteurs devenant pèlerins pour convaincre chaque municipalité d’acquérir « sa » pierre sculptée, son symbole. Mise en évidence ou placée dans une rue quelconque, chaque sculpture marquait la volonté de rendre la ville présente à ses habitants et aux visiteurs. Charlieu conjuguait les constructions (l’abbaye, les maisons à pans de bois, la tour Philippe-Auguste) et la spiritualité (le visage du moine, l’Agneau pascal) sans dédaigner pour autant la sensuelle délicatesse de la soie (le bombyx). Roanne, elle, alliait le proche (l’église Saint-Étienne) et le lointain (les Monts de la Madeleine), tout en rappelant sa prospérité économique (le pignon représentant l’Arsenal) et sa douceur de vivre (la péniche sur la Loire).

Cela a parfois donné des scènes dignes de Peppone, je peux vous l’assurer… Depuis, toutes les pierres sont exposées dans les villes concernées, sauf une : celle de Saint-Jean Saint-Maurice a été achetée par des particuliers. Et celle du Coteau est la seule pour laquelle ont été prévues quelques lignes expliquant ce qu’elle est et d’où elle vient.

L’œuvre de ces quinze femmes et hommes fait et fera-t-elle mémoire ? Les pierres de l’ancienne prison sont-elles devenues patrimoine ? Parlent-elles suffisamment fort pour se faire entendre ? Ou bien, année après année, vont-elles sombrer dans le mutisme ?

De sculpture en sculpture, en peu de temps on peut toutes les croquer : Charlieu, Le Coteau, Pradines, Villerest, Saint-Jean-Saint-Maurice-sur-Loire, Renaison et Roanne.

Rue Jean-Macé, à l’arrière du Palais de justice de la ville de Roanne (sous-préfecture, 36 000 habitants), la sculpture semble laisser croire que le temps s’est arrêté, à la vie elle-même : le vert de l’herbe au pied de la sculpture.

Un pont, une péniche sur la Loire, un pignon représentant l’arsenal de Roanne. On identifie aussi l’église Saint-Étienne.

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Sur le cartel en bas à droite :

Atelier de sculpture

Gilbert OVTCHARENKO

ROANNE

Exécutée par Anny FROUMAJOU

Blanche HADRIEN

Guillaume CHAMBAUD

Devant la gare de la ville du Coteau (7000 habitants), de l’autre côté du fleuve Loire, l’œuvre s’expose joliment. La scène est pittoresque et belle, elle donne envie.

LE COTEAU – AN 2000

Ce regard du passé vers l’avenir est symbolisé par

les éléments forts de la commune.

La Loire, son pont, des mouettes, ses deux maisons bourgeoises,

son tramway.

Un cèdre sculpture vivante.

Une cheminée.

Atelier de sculpture Gilbert OVTCHARENKO – ROANNE

Exécutée par Romain ARNOLD et Josée

Comme ailleurs, le blason en haut à gauche, et le cartel en bas à droite.

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La sculpture suivante se laisse facilement trouver, devant l’école maternelle de la ville de Renaison (3100 habitants). Comme les autres, elle a sa diagonale et ses signatures.

Atelier de sculpture

Gilbert OVTCHARENKO

ROANNE

Exécutée par M. BILLOUX

J. P. GRAZIANETTI

J. L. SAUDET

P. DURANTET

R. ARNOUX

Elle est toutefois différente des autres en ceci qu’elle représente trois villages de la Côte roannaise : Ambierle, Renaison et Saint-Haon-le-Châtel. On y voit donc une vigne, un barrage, le prieuré d’Ambierle. Mais cette particularité n’explique pas l’insatisfaction que le visiteur peut ressentir en arrivant devant la pierre. Heureusement, son cœur peut battre pour un des symboles sculptés, la Porte de l’horloge, de Saint-Haon-le-Châtel. Le membre du quintette qui l’avait sculptée l’a laissée ouverte.

Invitation à entrer.

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Autre sculpture, autre impression : à Pradines (800 habitants), un village agréable, la sculpture posée devant l’école du village attend qu’on fasse un détour pour s’intéresser à elle. À droite, l’abbaye de Pradines. En 1814, sur la route qui le menait vers l’île d’Elbe, Napoléon Bonaparte fit une pause près de Neaux, village voisin, et se tourna vers l’abbaye, en communion de pensée avec sa mère qui y séjournait en résidence surveillée. Au milieu de la pierre, un moulin. À gauche, le clocher de l’église. Une œuvre toute simple qui se distingue de ses compagnes : aucune signature en bas à droite.

Rien. Anonymat le plus complet.

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