Régny (Loire)

D’hier à aujourd’hui

Le vieux pont

Régny (Loire) est un bourg de 1 500 habitants dont la renommée touristique est nulle, en dépit d’une certaine richesse patrimoniale.

Je m’étais rendue à plusieurs reprises sur le vieux pont au-dessus du Rhins. Attirée par l’eau mais éloignée de l’océan qui me tient à cœur – l’océan Indien – j’ai une certaine tendresse pour le Rhins. Depuis mon arrivée dans la Loire, j’avais eu maintes fois le plaisir de suivre le cours de cette rivière, assise dans un train entre Lyon et Roanne. Elle se dissimulait parfois avant de réapparaître, accompagnant le TER dans son voyage.

En emménageant à Régny, je compris que je la retrouvais.

Le vieux pont se trouve à l’extrémité du village, au-delà de la gare. On quitte le centre du bourg, on descend un peu et on arrive à un coin de verdure où chante une rivière.

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Au-delà du charme qui se dégage de l’endroit, à mes yeux du moins, un espoir m’anime : si seulement ce vieux pont, qui semble si banal, avait un signe distinctif, une particularité historique !

Un matin de mai

Pendant longtemps, rien. Un jour vint, pourtant, où je fis une découverte. Oh, rien d’extraordinaire ! Cependant, le détail qui me sauta aux yeux instilla en moi une intrigue qui, tel un fil qu’on déroule ou qu’on suit, me transporta dans l’histoire de Régny. Un matin de mai, parcourant des recoins régnyçois que je n’avais pas encore eu l’occasion d’ausculter, je me penchai un peu sur la rambarde du pont. Ce n’était certes pas la première fois que je le faisais. Mais ce jour-là…

Il faisait bon. L’eau coulait, claire et chantante. Le printemps, après avoir tant tardé, enveloppait le bourg d’une douceur qui en annonçait d’autres.

Au milieu d’un socle de pierre de forme rectangulaire, une sorte de crochet. Je me penchai encore une fois : le socle reposait bien sur une des piles du pont, celle du milieu. Tiens, me dis-je, il y avait quelque chose à cet endroit. Le bout de fer qui reste en témoigne. De quoi s’agissait-il ? Je n’en avais aucune idée. Je n’étais même pas sûre qu’il y avait là quelque intérêt.

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Revenue à mon domicile, je feuilletai le calendrier 2018 « Patrimoine de Régny ». L’examen fut rapide, car la première des cartes postales, en couverture, montre justement le vieux pont et, de manière partielle, la tour de la prison. Une indication manuscrite : 8 juin 1908. Le timbre oblitéré atteste de la même datation.

Il s’agit en réalité d’une vue réduite du vieux pont, mais on distingue très bien ce qu’il y avait sur le socle : une croix.

Disparue aujourd’hui, donc.

Quand et pourquoi cette croix fut-elle placée sur le vieux pont ? Y trôna-t-elle dès 1450 (ou 1485), lorsque le pont fut construit ? Quand et pour quelle raison fut-elle enlevée ?

Louis Noirot

Je commençai de longues recherches sur Internet.

Aucun récit, ni aucun écrit universitaire, ni aucun article de journal ne répondirent à mes questions. Je dénichai seulement, sur le site des Archives de la Loire, la reproduction d’une lithographie de Louis Noirot. On y voit le vieux pont et sa croix.

RégnySource : http://archinoe.com/v2/ad42/visualiseur/index.html

Installé à Roanne en 1846, Louis Noirot était peintre, lithographe et imprimeur. J’allai voir ses œuvres à la médiathèque de Roanne, section « Patrimoine ». Un album noir, intitulé Roanne et ses environs, dans lequel se trouve la lithographie du vieux pont de Régny. Dans un second ouvrage, plus grand et plus épais, dépourvu de titre, se succèdent d’autres illustrations du Roannais.

C’est dans ce grand livre que je découvris une autre lithographie de Régny, toujours signée Louis Noirot.

A Régny

Dos à la rivière, l’artiste s’est placé à quelques mètres du vieux pont, dans la rue du même nom, nous offrant une vue majestueuse de la tour des Remparts et de la tour de la prison. Notre regard part du ciel, s’accroche au sommet des deux tours, effleure les façades des maisons et leurs fenêtres ouvertes ou closes, descend et s’arrête sur deux femmes qui, faisant une pause, discutent dans la rue. L’une porte un panier sur la hanche, l’autre a laissé pour un instant la petite charrette sur laquelle est posé son panier.

Des lavandières, visiblement.

Des fagots de bois, un arbuste et, plus loin, au centre de l’image, la rue du Pont et des restes d’un rempart au pied de la tour de la prison.

Les deux femmes sont bien petites face à l’élévation des tours. Néanmoins, deux tours, deux femmes : rapprochement évident entre une évocation religieuse et une représentation humaine du labeur quotidien.

En 1851, Louis Noirot représenta Roanne ainsi que des villes, villages, bourgs qui l’entourent et s’étendent dans le nord de la Loire : Ambierle, Charlieu, La Pacaudière, Mably, Perreux, Pradines et son couvent, Riorges, Saint-Haon-le-Chatel, Saint-Maurice, Villerest.

Et d’autres.

Je n’oublie pas l’abbaye de La-Bénissons-Dieu, le château de la Roche, la Bastie d’Urfé.

Et je retiens qu’en 1851 la croix se trouvait sur le vieux pont.

L’apparition de la croix semble plus facile à étudier que sa disparition

Pourquoi donc une croix sur ce vieux pont ?

Première explication possible : la croix devait protéger le pont des crues susceptibles de l’emporter. C’est ce que je retire de la lecture d’un article (Martin Hervé. La fonction polyvalente des croix à la fin du Moyen-Age. In: Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest. Tome 90, numéro 2, 1983. L’espace et le sacré, pp. 305-306). Hypothèse d’autant plus plausible que le vieux pont est peut-être le remplaçant d’autres plus anciens : « Selon les écrits, il était neuf en 1485. Peut être en a-t-il remplacé un plus ancien encore. Il était le seul passage, avec ses trois arches, deux grandes et deux petites, pour traverser la rivière de Rhins, sur le Grand chemin allant de Charlieu à Montbrison » (http://saintsymphoriendelay.kazeo.com/regny-a121164244). Le même site signale que le pont a été « élargi en 1823 » (http://saintsymphoriendelay.kazeo.com/exposition-de-regny-en-1983-a121165964).

Seconde explication, qui est d’ailleurs une histoire bien plus qu’une explication : près du vieux pont, Régny était autrefois un prieuré, rattaché à un moment de son histoire à l’abbaye de Charlieu. La tour des Remparts et la tour de la prison, ainsi que les vestiges du mur d’enceinte visibles au pied de cette même tour de la prison, témoignent de l’emplacement de ce prieuré du IXe siècle.

  • Avant de narrer l’histoire du prieuré de Régny, quelques mots du moulin que l’on peut apercevoir sur la lithographie de Louis Noirot. Un moulin hors-la-ville, comme le précise le fascicule Régny son histoire – ses coutumes – la vie économique et sociale – le canton édité par le Mémorial Saint-Étienne, « près du pont là où se trouvent les anciennes usines de MM. Slleix-Deshaye et Jourlin entre la route et la rivière ». Le moulin appartenait aux moines : « le prieuré de Régny avait un moulin appelé « Le Moulin des Moines ».

L’installation dura longtemps : « un moulin « le moulin des moines » y fonctionnait en 1598, il existait toujours en 1672 » (http://saintsymphoriendelay.kazeo.com/regny-a121164244).

    • Sur la carte postale de 1908, plus de moulin. Mais connaître son emplacement me permet de déterminer l’orientation de l’ancienne église prieurale, vendue en 1796, classée monument historique en 1996. Le fascicule précédemment cité indique que « ladite église se confine [] de bize1 par le grand cimetière ». Or, il est établi, toujours selon ce fascicule, que « le cimetière de la ville de Régny était situé sur la place actuelle du Marché. Il était donc situé au nord de l’église prieurale. Ce cimetière est appelé dans plusieurs actes le grand cimetière ».
  • 1« De bize » signifie « au nord ».

Les églises ont, de tout temps, respecté une orientation précise, comme le montre le dessin ci-après. egliseplan1Source : http://archinoe.com/v2/ad42/visualiseur/index.html

Savoir que le nord de l’église jouxtait le grand cimetière sis place du Marché (aujourd’hui place Fougerat) est une avancée confortée par une explication relative au moulin et fournie par le même fascicule : « La roue du moulin était activée par l’eau de la rivière du Rhins amenée par un bief2 allant du rocher qui se trouve près de l’abside de l’église jusqu’au Pont. Il devait suivre à peu près la rue des Teinturiers ».

2 Canal qui conduit l'eau d'une rivière ou d'un ruisseau sur une roue hydraulique pour la faire tourner (http://www.cnrtl.fr/definition/bief).

Selon les informations délivrées par cette brochure, l’église prieurale étendait ses 38 mètres de longueur et ses 16 mètres de largeur dans un périmètre compris entre l’actuelle place Fougerat au nord, la tour des Remparts et la tour de la prison au sud (sauf erreur), un jardin à l’ouest et une falaise (?) à l’est.

À titre de comparaison, voici l’église Saint Fructueux (Itxassou, Pyrénées-Atlantiques), qui mesure approximativement 38 mètres de longueur pour 15 mètres de largeur (http://cdt64.media.tourinsoft.eu/upload/Eglise-Saint-Fructueux-Itxassou–8-.JPG) :

Eglise-Saint-Fructueux-Itxassou--8-

Le vieux pont et le moulin étaient hors-la-ville, en deçà du mur d’enceinte du bourg. Régny, nous apprennent encore les auteurs anonymes du fascicule déjà cité, fut en effet une « petite ville murée, c’est-à-dire entourée d’un mur d’enceinte » : « l’on peut affirmer que pendant de longs siècles il ne dut y avoir en dehors aucune maison. Sur ce mur s’élevaient sept tours. Quatre portes donnaient accès dans la ville ».

Plusieurs invasions amenèrent les religieux et les habitants de Régny à construire une enceinte autour du prieuré. C’est ce que retrace l’ouvrage Millénaire de Régny (1956) : « À partir de la guerre de Cent Ans, il y eut beaucoup de périodes troublées. Aussi, les moines décidèrent, avec l’appui de la population, de clore la ville et de la mettre ainsi à l’abri d’un coup de main, par une enceinte fortifiée, flanquée de sept tours. Quatre portes donnaient accès à la ville. Si les murs d’enceinte et les portes n’existent plus, six tours subsistent toujours. Mais il semble que cet important travail fut assez long à se réaliser, et ne fut terminé que sous le règne de Charles VII » (pp. 9-10).

Les vestiges de ce mur, au pied de la tour de la prison, matérialisent encore la séparation entre l’intérieur (le prieuré, l’église, le château) et l’extérieur (le pont et le moulin). Ces deux dernières installations s’imprégnaient toutefois de religieux, la première par sa croix, la seconde par son appartenance aux moines.

En 1950

Revenons à la croix elle-même. Une photo publiée dans le livre Millénaire de Régny laisse voir le vieux pont dépourvu de croix en 1950.

La croix aurait donc été enlevée entre 1908 et 1950. Pourquoi, dans quelles circonstances ? Mystère…

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